I. L’ECLOSION D’ECOPLUME
SUR L’ENREGISTREMENT DE LA RENCONTRE DU 20 JUIN 2024
Pour cette première newsletter, les membres fondateurs d’EcoPlume (Johanna, Victor, Louis, et Nilay) ont pris le temps, au milieu de toutes les activités et exigences administratives et logistiques que requiert la création d’une association, de se retrouver pour parler à cœur ouvert sur ce qui a amené chacun.e à rejoindre ce projet.
Pour Johanna, la co-fondatrice, le combat écologique remonte à son éducation, son enfance. Elle garde de vifs souvenirs des manifestations contre le nucléaire en Allemagne « Atomkraft, nein danke ! ». Plus tard, elle entreprend des études de médias et de cinéma et partage sa vie entre plusieurs pays en suivant le courant des projets artistiques auxquels elle participe, et observe que les questions environnementales sont parfois posées mais rarement mises en avant dans ce milieu. Son vœu devient de voir plus de projets artistiques ancrés dans les notions de durabilité et d’écologie, moins sous la forme éparse qu’elle voit et plus comme un mouvement global. La création du Collectif Tournesol, à Lyon, découle donc de tout ça, et elle commence avec ce dernier par mettre en lumière des jardins partagés de la ville en tournant des films et reportages sur place, avec simplement une caméra, parfois un micro, et la lumière naturelle du lieu.
EcoPlume est la suite de ce collectif, une suite beaucoup plus réfléchie et qui a pour ambition de poser la question du cinéma de demain. Que peut-on créer tout en préservant autant les ressources limitées de la planète que le cinéma lui-même ? Le cinéma durable est au cœur d’EcoPlume pour Johanna.
Victor a fait des études de cinéma à la fac, puis a enchaîné par gravir les échelons d’un restaurant dont il est devenu directeur. Les exigences de ce milieu commençant à empiéter sur son bien-être et sa vie privée, il le quitte au bout de deux ans et demi. Le militantisme commence pour lui dès ses années lycée à Dijon avec Louis, en organisant notamment des manifestations contre la loi El Khomri (« sous Hollande à l’époque ! »). Il est maintenant, à Lyon, engagé à un niveau plus spécifiquement écologiste et d’extrême-gauche s’intéressant à la géopolitique internationale. Professionnellement, aujourd’hui, Victor est chargé de production dans l’événementiel notamment musical et cherche à allier cette activité à son engagement associatif, explorer de nouveaux horizons et rentrer dans une nouvelle dynamique professionnelle et militante, moins réflexive et beaucoup plus dans l’action. C’est ça qui le pousse, en rencontrant Johanna, à rejoindre le Collectif Tournesol, axé sur des
actions concrètes et collectives, donc beaucoup plus aligné à ses valeurs et à sa personnalité.
Comment créer artistiquement de façon responsable et durable ? Est devenue la question pour laquelle il cherche des réponses et solutions concrètes. Ce mariage dit « utile » entre son engagement et ses activités professionnelles est, pour lui, rempli de sens car représentatif de sa conception d’une responsabilité écologique, sociable, et durable, à savoir concrète et individuelle mais également inscrite dans le système collectif et dans les communautés auxquelles il appartient.
Louis rejoint l’association à l’invitation de Victor, son ami de longue date. Il ne se souvient pas du moment où il a dit « oui », mais du contexte : « autour d’une douzaine de bières et d’un Mario Kart » (rires). Il est transparent sur le fait que, au début (le lendemain), il s’est posé la question d’avoir potentiellement dit oui pour les mauvaises raisons, à savoir, parce qu’il s’agissait de son ami, et que ce n’était pas, au final, une bonne façon de réfléchir, d’autant plus qu’il soulève un sujet crucial dans ce genre d’initiatives, que ce soit militant ou associatif ou même professionnel, c’est-à-dire le risque que représente de greffer ça à une relation jusqu’à présent uniquement amicale. Il décide donc de reréfléchir, seul, à la mission d’EcoPlume. Ça l’amène à réfléchir au cinéma Danois, par exemple celui de Lars Von Trier ou de Thomas Vinterberg, et à leur manifeste du Dogme 95, qui consiste donc, entre autres, à ne pas utiliser d’effets spéciaux ou de décors artificiels, ne pas créditer le réalisateur dont la morale en tant qu’artiste est interrogée, etc.
L’objectif étant de créer un cinéma du réel en s’affranchissant de l’artificiel pour adopter des méthodes et donc des postures beaucoup plus humanistes, et écologiques également par la suite. La répercussion de ce mouvement est minime, mais inspire par exemple le cinéma de Ken Loach, que Louis décrit comme étant « un des seuls cinémas qui me parlent aujourd’hui ». En réfléchissant à ça et en le mettant en parallèle avec un travail associatif en France, il se rend compte qu’il est en fait naturel et logique pour lui d’accepter, ne serait-ce que pour proposer un lieu de réflexion autour de ça. Louis voulait d’abord faire du cinéma, mais prend conscience du fait que les films qui le touchent et lui parlent réellement se comptent sur les doigts des mains. Il voulait faire quelque chose correspondant à ses valeurs et a entrepris une formation dans la protection de l’environnement. La question de faire quelque chose d’utile, de concret et direct auprès de la nature plutôt que de passer, par exemple, par la sensibilisation artistique. La politique est tellement importante pour lui, « quasiment addictive » dans son quotidien, qu’être dans la production artistique comme activité principale lui aurait paru trop difficile, trop limitant. Il
estime que, tout se faisant territoire par territoire, l’alliage entier entre politique et écologie n’est pas vraiment réalisable. Le territoire ça peut être, par exemple, les régions dans lesquelles la chasse est une pratique répandue, et là les approches sont complètement différentes qu’en ville. Dans son monde idéal, l’écologie n’est pas politique, mais « game is game ».
Nilay est dans le cinéma par le biais de sa formation à la production cinématographique, notamment documentaire, mais travaille aujourd’hui à son compte comme scripte, correctrice-relectrice, éditrice, et écrit notamment de la poésie. Elle englobe et résume et tout comme « la défense du texte ». Elle a rencontré Johanna en tournage il y a un peu plus d’un an ; Johanna était cheffe opératrice, Nilay scripte. Ensemble, elles rencontrent Victor quelques mois plus tard à travers un ami. Dans l’année qui suit leur rencontre, elles travaillent ensemble sur plusieurs projets artistiques et deviennent très proches, puis c’est à la fin de l’hiver dernier que Johanna propose à Nilay de rejoindre EcoPlume, le projet qu’elle avait enfanté, au début de l’année, avec Victor. Un peu comme pour Louis, malgré un enthousiasme spontané à cette proposition, la question de la légitimé lors d’un engagement auprès d’une cause se présente. Qui est-on, que fait-on ? La proposition étant de devenir trésorière, un rôle à priori pas directement impliqué au niveau décisionnaire ou idéologique, Nilay envisage cela comme une opportunité de « mettre sa main à la pâte » à une cause importante. Très rapidement, cela évolue et prend la forme d’une implication directe notamment lors d’ateliers de poésie, qu’elle anime. La sensibilité écologique lui vient d’une famille dont le père travaille depuis toujours à la responsabilité sociale des entreprises, et à organiser des dialogues collectifs entre parties prenantes qui mettent les notions de développement durable au centre.
Une notion qui interpelle Nilay pendant ces débuts d’EcoPlume c’est, en réfléchissant à la phrase « protection de l’environnement », la binarité et le paternalisme inhérent qui en découlent, comme en parle le philosophe Baptiste Morizot dans Raviver les Braises du Vivant. Ce qui lui plaît avec EcoPlume, c’est d’impliquer tout le monde, à travers l’art, à cette rencontre avec la nature. Par exemple, les ateliers dans les jardins partagés qui permettent aux enfants de faire la rencontre de ces lieux et de s’y sentir bienvenus, invités, mais aussi responsabilisés.
Johanna se remémore le documentaire I Am The River, The River Is Me sur le cas unique d’attribution d’un statut juridique de personne morale à une rivière. Il s’agit de la rivière Whanganui en Nouvelle-Zélande. Ce documentaire met en image cette idée d’interconnexion entre les humains et la nature. La rivière, et par extension la nature, n’est pas considérée comme un Autre. En tant qu’artistes, on s’est souvent posés sur la montagne et on a dit « je vais écrire un poème sur la montagne », mais toujours d’une perspective extérieure et parfois même hiérarchiquement supérieure. Louis, au contraire, est attaché à cette notion de protection de la nature. Il explique qu’il s’agit pour lui de réellement se battre, et de se battre contre les gens qui la détruisent, des gens (comme les chasseurs, les pêcheurs) qui peuvent être totalement opposés à la recherche d’équilibre écologique, ce qui aurait un impact sur leurs activités. En tant qu’écologistes, ce n’est pas la nomenclature qu’iels voudraient, mais il est parfois nécessaire de s’en remettre à des mots forts comme ça.
Victor réfléchit à la moralisation du sujet de l’écologie. Vouloir parler d’écologie, de protection d’écosystèmes, etc., est un sujet historiquement porté par les plus pauvres à l’encontre des plus riches, créant une opposition qui scinde l’engagement écologique entre des notions de contrainte ou de privilège. Une association qui fait usage de l’art pour sensibiliser et tenter d’amener une nouvelle conversation et parole au sujet de ça permet de casser cette dynamique d’adversité envers les écologistes perçus comme « ceux qui font chier » ou qui « peuvent se le permettre ». Il trouve que ça a donc d’autant plus de sens que de faire des ateliers pour les enfants dès le début, envisageant ça comme des « graines plantées » dans les têtes des individus qui formeront le monde de demain. Il prend conscience que, dans cette conception binaire, il était le privilégié d’une classe moyenne confortable à qui ces valeurs avaient été inculquées dès l’enfance, mais qu’il ne veut pas répéter ce schéma et penser l’importance non seulement de ces valeurs, mais également de leur vulgarisation.
Mettre la nature au premier plan dans la création artistique lui semble être une entreprise sensible pour casser des verrous et faire sauter les cadenas, traverser les portes. Nilay rejoint ce sujet en rappelant l’enjeu que représente de sortir la nature et l’environnement de la périphérie idéologique et de la ramener au centre de nos quotidiens et de nos conceptions du vivant lorsque nous vivons et agissons en ville, ce qui est le cas d’EcoPlume. Notre rapport privilégié et urbain à l’écologie est donc, comme l’avait souligné Louis, très différent aux rapports qu’on peut avoir dans d’autres territoires et dans d’autres contextes socio-culturels. On a quand même construit tout notre système en se considérant comme existant en parallèle de cette nature qui sert de puits à ressources, donc ce n’est pas une mission évidente. Ce qui lui parle dans EcoPlume, c’est renouer des liens entre les citadins et la nature.
Victor souligne qu’effectivement, EcoPlume n’a pas pour vocation de moraliser ni de mesurer les degrés d’implication de chacun.e. L’important n’est pas d’où l’on vient, mais de normaliser cette conversation au niveau social, pas juste politique et abstrait. Alors est-ce que l’art aurait la capacité « d’implanter » dans les consciences l’urgence écologique assez efficacement, et assez rapidement ?
Johanna se concentre sur le cinéma plus que sur les autres arts. Elle veut appeler le cinéma à prendre ses responsabilités dans la bataille de l’écologie et de la durabilité. Elle considère que, peut-être encore plus que les autres arts, l’influence du cinéma est énorme. Le cinéma, tel qu’il existe aujourd’hui, ne peut pas survivre. Il est basé sur un système capitaliste et de consommation, basé sur une idée de ressources éternelles. Elle veut repenser la façon de créer, essayer de tisser un lien avec la durabilité, et s’éloigner de tout ce qui nous ramène à la société de consommation. La création quasiment sans limite qui est maintenant possible au cinéma traduit une attitude toute permise, sans limites. Il faut se mettre à la recherche d’alternatives durables et poser la question d’à quoi va ressembler le cinéma de l’avenir.
Louis fait remarquer que le cinéma, pour lui, est l’outil de propagande utile par définition. Si un art doit rester, pour la cause, c’est celui-là. La bataille culturelle est, selon lui, déjà perdue. Il n’y a que des contre-courants à la production de films de masse. Johanna est de l’avis que ce n’est pas pérenne, mais Louis pense que c’est au contraire tout le reste qui ne survivra pas.
Walter Benjamin, dit Victor, émet l’opinion que le cinéma est l’art qui conclut tous les arts. Il n’est pas d’accord avec la hiérarchisation des arts, mais constate que le cinéma, effectivement, les réunit tous (son, image, couleur, mouvement, écriture, etc.). Godard aussi avait ce postulat de conclure tous les arts par le cinéma. La Nouvelle Vague, rappelle Johanna, était caractérisée aussi par ces productions dites « minimes », petite équipe, caméra, scénario… Ce qui était, quelque part, écologique. Qu’adviendra-t-il donc avec l’arrivée de la réalité virtuelle, l’intelligence artificielle ? Louis, lui, pense que ce ne sera jamais « rentable ». Il n’est pas de l’avis que le jeux vidéo, par exemple, serait le dernier survivant artistique à un effondrement du capitalisme. Pour lui, le cinéma est l’outil de propagande ultime et le restera. Il a une emprise culturelle sur les gens qui est beaucoup plus nette que le jeux vidéo.
Economiquement parlant, le jeu vidéo n’est donc effectivement peut-être pas la suite, mais artistiquement parlant, Victor le pense comme un tout nouveau véhicule de sensibilité et de messages avec du potentiel pas encore exploité, notamment en sollicitant beaucoup plus de sens.
Nilay pense que le cinéma peut non seulement survivre, mais aussi qu’on sous-estime beaucoup la capacité qu’a le cinéma à prendre ses responsabilités, come disait Johanna. La notion de responsabilité de l’influence est un sujet très récent, qui prend de l’importance exponentiellement depuis cette année. On a commencé à remettre très gravement en question la responsabilité de l’influence, notamment lors du Met Gala et des critiques qui ont été faites aux influenceur.euse.s et célébrités qui ne parlaient pas, entre autres mais surtout, du génocide en cours à Gaza.
EcoPlume, c’est l’écologie, mais pas que. On entend toustes une dimension de
responsabilité durable à la mission de l’association, défendant des valeurs sociales d’inclusivité et recherchant l’intersectionnalité, voire par nos actions défendre des alternatives concrètes aux modes de fonctionnement imposés par le capitalisme, et ce toujours grâce à l’art, mais aussi à l’encontre de celui-ci lorsqu’il sert à banaliser ou encore glorifier des comportements discriminatoires en tout genre, mais également un rapport soit pas assez prononcé, soit carrément néfaste à la nature et à l’écologie. D’où le fait que, à terme, notre ambition serait aussi de proposer un service de relecture ayant pour objectif de poser un « filtre durable » sur, par exemple, un scénario. Ceci pourrait prendre la forme concrète de proposer que des protagonistes ses déplacent grâce à des moyens de transport respectueux de l’environnement, ou encore qu’iels fassent le tri. Mais pour pousser plus loin, de façon quasiment philosophique, il s’agirait également de poser des questions telles que qu’est-ce qu’une relation humaine durable ? A quoi ressemblent, par exemple, des rapports d’amitié ou amoureux durables ? Comment représenter ça à l’écran ?
Victor conclut par rappeler une notion clé qui lui a servi, avec Johanna, lorsqu’ils essayaient aux débuts de clairement définir la direction qu’iels voulaient prendre, et cette notion est celle du respect. Retrouver et re-souligner le poids de ce mot dans et à travers l’art, dans notre rapport autant à la nature qu’aux un.e.s les autres. Et cela a, crucialement, aussi un impact sur le mode de fonctionnement souhaité de l’association, qui se veut un lieu ouvert à toustes et à toutes les idées, une association qui s’adapte à ses membres, et pas l’inverse.
« L’humanité est devenue suffisamment étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre » – Walter Benjamin (cité par Louis pour le mot de la fin).